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Les mots de la pierre
Un penchant qui a de l’aplomb, suivi de Quelques définitions insolites

Françoise Bonnet

Il lève la paupière
Et lit, d’un oeil joyeux,
Ces poèmes de pierre
Qu’ont écrits ses aïeux.

Chanson du xixe à la gloire
du tailleur de pierre

Françoise Bonnet
Françoise Bonnet traduce del castellano y del catalán al francés desde 1989. Le gustan la arquitectura, los paisajes de la piedra seca, los caballos, el otoño y dejarse sorprender por las palabras.

Le traducteur est un habitué des chemins de traverse. Il aime batifoler dans les annexes, butine souvent à la couture1 des champs et se surprend à jeter des ponts entre les images dont il réécrit les contours. C’est ainsi qu’un matin d’hiver, invitéeà me rendre au monastère de Silos pour la traduction du jour, je partis butiner en Castille.

Le monastère était en vue. De sa gangue de pierre à l’architecture sévère s’échappait un interminable cyprès qui dodelinait de la pointe. J’allais enfin comprendre ce qu’était une colonne torse quadruple, du moins je l’espérais. Dans le silence du cloître aux chapiteaux historiés, les pas auraient fini par trouver leur cadence, n’était cette troublante colonne… Que s’était-il passé ? Avait-elle cédé sous le poids de l’édifice, emportée dans un mouvement de torsion impossible ? Certainement pas, rien n’avait bougé. Alors ? Fallait-il croire à une facétie de bâtisseur ?

À Silos, l’oblique nargue la verticale en suspendant sa chute. Voilà plusieurs siècles qu’elle semble basculer pour se raviser aussitôt. Faut-il parler de fin imminente ou d’éternité ? De fragilité feinte ou de solidité illusoire ? De prouesse technique2 ? De rôle porteur revu et corrigé, de retournement3 peut-être ?

Quand coïncidence des contraires et goût du paradoxe forcent l’étonnement et la réflexion, comment ne pas penser à d’autres constructions aussi énigmatiques, comme le monde d’Escher, ou à des fûts aussi improbables que les arbres de Magritte renversant, dans Blanc-seing, les lois de la perspective avec une surprenante économie de moyens ! Bientôt mille ans qu’à Silos le maître bâtisseur se rit de notre perplexité, lui qui, en taillant ces quatre fûts penchés, a su rester dans l’axe et respecter la bienfaiture4 à chaque coup de ciseau.

Supplément d’enquête

Des colonnes quadruples torses faisant irruption dans des séquences de colonnes aux fûts rigoureusement verticaux sont signalées dans d’autres sanctuaires de l’école de Silos : San Pedro de la Rúa à Estella en Navarre, le monastère de la Vid dans la province de Burgos, San Pedro de Osma et San Pedro de Caracena, tous deux dans la province de Soria. Notre colonne y occupe une place privilégiée. Elle est le trumeau de l’entrée de la salle capitulaire à San Pedro de Osma et au monastère de la Vid, tandis qu’elle flanque le côté droit de l’entrée du porche à Caracena et un passage entre jardin et galerie à Estella.

Plus près de nous, il est des facéties plus étonnantes encore que les progrès techniques ont permis d’enfanter, comme ces drôles de tours qui dansent, se penchent ou se déhanchent. Elles sont signées Zaha Hadig, Dominique Perrault ou Santiago Calatrava5. Au fond, qui n’a jamais rêvé de s’affranchir de la pesanteur !

Épilogue

Les années ont passé. Comme d’autres portes discrètement poussées, celle-ci est restée entrouverte. S’y sont faufilées de nouvelles interrogations, avec de mystérieuses rencontres, de curieux éclairages à la croisée des langues6 et quelques définitions insolites (voir page suivante) qui donnent du peps à la langue et du fil à retordre à la tao.

Tout vient du bonheur de traduire qui, de pas hésitants en timides foulées, nous porte à explorer des arpents de langue en levant la paupière pour lire d’un oeil joyeux…, mais oui, lege feliciter, avais-je lu à Narbonne, gravé dans la pierre ! J’y cours, je vous laisse..., mais ce ne sera pas sans déposer ici mon maigre butin, glané comme d’habitude : en m’égarant.

À suivre...

Quelques définitions insolites

Tous les termes suivants ont un sens ordinaire et une deuxième acception en rapport avec l’univers de la pierre. On remarquera que les animaux y sont fortement représentés. Décidément, la pierre est joueuse qui aime à changer de règne !

Baleine – chemin de fer – corbeau – crapaud – crête de coq – crocodile – demoiselle – fruit – hérisson – loup – louve – pantoufle – polka – sauterelle – trompe

baleine (nf), modèle léger, étroit et rectiligne de la scie passe-partout. Elle est surtout destinée aux sciages obliques ou horizontaux en raison de sa plus grande maniabilité.

chemin de fer (nm), sert à dresser, à raboter et à nettoyer la pierre.

corbeau (nm), élément saillant d’un mur permettant de soutenir une poutre en structure intérieure, une corniche ou un autre avant-corps en structure extérieure.

crapaud (nm), rognon de pierre qui se trouve enrobé dans le marbre ou un calcaire dur.

ciseau à crête de coq (nm), ciseau de tailleur de pierre.

crocodile (nm), scie à pierre tendre de grande taille et de forme trapézoïdale irrégulière, manipulée par un seul ouvrier. Ses dents sont orientées de manière à ce qu’elles n’agissent qu’en tirant la scie vers soi.

demoiselle7 (nf), pierre ayant une belle face, assez régulière et profonde pour trouver sa place dans le parement d’un mur.

fruit8 (nm), inclinaison vers l’arrière d’un parement, qui va contenir plus facilement la poussée. Plus le fruit est important, plus le mur résistera.

hérisson (nm), rangée de pierres dressées verticalement ou en oblique, en fondation ou en couronnement.

loup9 (nm), surnom du compagnon tailleur de pierre, enfant de Salomon.

louve (nf), dispositif utilisé pour le levage des pierres de taille.

pantoufle10 (nf), espace vide important dans le parement entre deux demoiselles qui ne peuvent être serrées à cause d’une bosse ou d’un angle obtus.

polka (nf), outil du tailleur de pierre à deux tranchants dont le manche se tient à deux mains. Un tranchant est parallèle au manche tandis que l’autre est perpendiculaire.

sauterelle (nf), instrument de traçage permettant de relever et de reporter des angles.

trompe (nf), portion de voûte tronquée formant support d’un ouvrage en surplomb.

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1 Couture : terres cultivées et, par extension, voie qui les longe ou les traverse.
2 L’intérêt pour de telles prouesses n’est pas unanime. Ainsi Violet-le-Duc est-il d’avis que les trompes « sont des artifices de stéréotomie qui n’ont rien à voir avec l’art sérieux du constructeur, et qui sont faits pour amuser les esprits curieux de problèmes inutiles ». Et pour Shopenhauer, la colonne torse serait « une faute de goût ».
3 Retournement : étape du cheminement spirituel que les sculpteurs représentaient par des acrobates tournant leurs membres ou d’autres parties du corps vers le ciel.
4 Bienfaiture : c’est la bonne construction, la belle facture, la bella hechura.
5 La tour Turning Torso de Calatrava à Malmö, en Suède, fut achevée en 2004.
6 Comme ménsula et luz qui n’en disent pas plus que corbeau et portée, alors que corbeau lu à la lumière de luz rappelle le symbolisme qui lui est attaché : messager des dieux, symbole solaire, animal « porteur de lumière ».
7 Cf. glossaire in Pierre sèche, Pierre Coste et al., Le Bec en l’air, Manosque, 2008.
8 Ibid.
9 Cf. glossaire compagnonnique in La France des compagnons, François Icher, Éditions de La Martinière, Paris, 1994.
10 Cf. glossaire in Pierre sèche, op. cit.

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